Petite sociologie des collectionneurs

Dans la collection d’art il y a souvent un aspect patrimonial, du moins pour les plus fortuné d’entre nous.

D’ailleurs les informations que l’on trouve proviennent pour la plupart des ventes aux enchères. Artprice précise que le prix moyen est de l’ordre de 5.000€. En France c’est même beaucoup moins, le gens achètent des œuvres de quelques centaines d’euros tout au plus.

Tous les amateurs d’art ne sont pas collectionneurs. Quelles qu’en soient les motivations, collectionner signifie posséder. On peut aimer passionnément l’art sans avoir besoin de posséder des œuvres.

On distingue parfois la figure de l’acheteur, la personne qui ne s’intéresse à l’art que pour sa valeur marchande et généralement spéculative. C’est un investisseur.

Et puis il y a l’amateur, celui aime l’art, qui en est curieux.

Entre les deux il y a le collectionneur qui s’implique, a une organisation méthodique et se comporte comme un professionnel. Robert A. Stebbins parle de « serious leisure ». Il est évident qu’il y a un continuum entre le pur investisseur et le pur amateur. Que l’on investisse dans l’art, les produits dérivés, les matières premières, l’immobilier, etc. il n’y aura pas de rentabilité si on ne connait pas en profondeur le sujet.

Outre l’aspect purement financier, posséder des œuvres d’art est une affaire de prestige. Quand nous montrons notre collection, la fierté est toujours présente.

En France le ministère de la culture a publié une étude sur les collectionneurs (voir les sources).

Près des ¾ sont des hommes. Même si les choses ont un peu changé ces dernières années, c’est une occupation très largement masculine.

Ces collectionneurs sont assez diplômés et près de 1/3 ont même un diplôme en histoire de l’art. Mais c’est peut être un biais vu le faible nombre de personnes ayant répondu à l’enquête (322).

Près de la moitié ont acheté leur première œuvre entre 20 et 30 ans, ce qui est cohérent avec le type d’études. Mais ils sont maintenant âgés de plus de 50 ans ce qui s’explique simplement parce qu’il faut être en mesure de financer sa passion.

Bourdieu aurait parlé de reproduction des élites parce que pour un tiers des personnes l’environnement familial collectionne des œuvres et pour près de 10% les parents exercent une profession liée à l’art (alors qu’ils représentent 2% de la population.

Sous un angle plus positif, le rôle de l’éducation est déterminant. Collectionner demande des connaissances et du temps.

Un tiers des collections ne dépassent pas 50 pièces. A l’autre extrémité, 20% des collections ont plus de 200 pièces.

30% des collectionneurs consacrent moins de 5.000€ par an aux achats et 16% plus de 50.000€. Même pour le bas de la fourchette, c’est un budget qui n’est pas à la portée de tout le monde. C’est un tout cas une partie du temps et des moyens qui sont affectés à cette passion. A titre de comparaison, c’est le prix d’un vélo de course chaque année.

Acheter de l’art contemporain c’est, de fait, agir sur la création. ¾ des collectionneurs interviennent pour soutenir les acteurs de l’écosystème de l’art : commandes, financement de catalogues, prêt de locaux, fourniture de matériel, dons, avances, etc.

L’engagement peut être symbolique en faisant bénéficier les artistes de leur capital social (leurs relations) et donc en élargissant les acheteurs potentiels. Ce peut être des aides indirectes en accompagnant l’artiste dans des démarches administratives, voire en les assistant dans leur comptabilité ou leur communication.

Près des ¾ des collectionneurs rencontrent les artistes dont ils achètent les œuvres. Et pour 20% d’entre eux c’est une démarche systématique pour comprendre la démarche, l’œuvre et simplement échanger et conforter un choix. Par contre, sur la durée les collectionneurs craignent parfois de s’enfermer dans une relation purement marchande avec les artistes et non plus les liens singuliers.

60% des collectionneurs sont membres d’une société d’amis d’un musée. Plus de la moitié d’entre eux prêtent des œuvres à des musées. Dans une moindre mesure, des collectionneurs participent au conseil d’administration, à une commission d’achat, don ou dépôt d’œuvres.

Des collectionneurs soutiennent des galeries, souvent en achetant ponctuellement des œuvres.

Les motivations de l’engagement des collectionneurs sont plurielles et non univoques.

  • Engagement altruiste : certains disent avoir une responsabilité sociale et soutiennent des artistes ou des galeries. les soutiens surviennent souvent dans des situations critiques qui menacent la poursuite de l’activité artistique de l’acteur concerné. Le geste altruiste peut naître d’une proximité esthétique, familiale ou amicale.
  • Enjeu esthétique et culturel : le collectionneur est motivé par la satisfaction personnelle de contribuer à l’art « en train de se faire ». C’est aussi par l’expérience et l’apprentissage que se forme le goût (learning by doing).
  • Enjeu social et distinctif : ici la satisfaction vient des rencontres, du positionnement social et des effets de distinction. Le milieu artistique est considéré comme valorisant, intéressant, stimulant.
  • Enjeu économique : cet engagement, notamment auprès des institutions, permet de disposer d’informations privilégiées sur les artistes prometteurs, d’autant plus précieuses que la majorité des collectionneurs, y compris les plus fortunés, se déclarent incapables de suivre l’escalade des prix propre au fonctionnement actuel du marché de l’art.

Mais nous pouvons élargir la perspective en regardant autour du monde ce qui se fait.

Le site Larry’s List estime entre 8.000 et 10.000 les collectionneurs qui achètent régulièrement des œuvres de prix substantiel. Le dit substantiel n’étant pas précisément quantifié. Disons, que c’est cher pour un humain ayant des revenus moyens (1.700€/mois net en France). C’est souvent à l’occasion de foire comme Art Basel, Frieze (Grande Bretagne) ou la FIAC à Paris. D’ailleurs, pour Larry’s List, un collectionneur est quelqu’un qui a $1.000.000 à sa disposition en banque, qui est un acheteur actif et possède déjà un nombre significatif d’œuvres.

Le rôle des collectionneurs est de plus en plus important et influence l’art en train de se faire, comme je le disais plus haut. En particulier aux Etats-Unis, les grands collectionneurs sont fiscalement incités à ouvrir leurs propres espaces accessibles au public et finissent par avoir une influence sur les musées. Leur capacité financière influence aussi la cote des artistes qu’ils apprécient le plus.

La moyenne d’âge des collectionneurs est de 59 ans et à 71% masculine. ¼ d’entre eux sont américains, suivi des allemands, Britanniques, Chinois entre 7 et 8% chacun.

Ces collectionneurs prêtent aussi leurs œuvres à des musées parce que les galeries favorisent les acheteurs qui montrent les œuvres au public.

Aujourd’hui, tous les acteurs de l’art disent que les chinois sont les plus gros acheteurs d’art. Ceci étant dit c’est un monde relativement étanche. Les collectionneurs chinois achètent des œuvres d’artistes chinois et très peu à l’international. Réciproquement, les artistes chinois se vendent peu à l’international.

L’art étant fortement volatil (spéculatif), les gestionnaires de fortune recommandent de ne pas dépasser 5% du patrimoine en œuvres d’art.

Il est intéressant de noter la forte inflation de ces dernières années est poussée par des collectionneurs qui représentent 0.07% de la population…

 

Quelques sources d’information :

Ce que le Big Data révèle sur les grands collectionneurs d’art contemporain, Le Monde, 20 janvier 2015

Collectionneurs d’art contemporain : des acteurs méconnus de la vie artistique, Ministère de la Culture et de la Communication, avril 2015

Cyril Mercier. Les collectionneurs d’art contemporain : analyse sociologique d’un groupe social et de son rôle sur le marché de l’art. Sociology. Université de la Sorbonne nouvelle – Paris III, 2012. French.

New Report Builds a Profile of the Elusive Art Collector, The New York Times, 16 janvier 2015

Larry’s list, https://www.larryslist.com

Moulin Raymonde, L’artiste, l’institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992

Rivière Armelle, Le directeur de galerie d’art contemporain : sociologie d’une profession, Université Paris X, Thèse de doctorat de sociologie (sous la direction de François Gresle), 1994

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