La valeur de l’art

Soyons clairs, je vais parler de la valeur économique de l’art. La valeur esthétique étant un autre sujet, même si les deux ont partie liée.

Ceci étant dit, il existe quelques pistes et quelques repères.

Un peu d’esthétique quand même !

Une question préalable est : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

L’esthétique n’est pas suffisante pour définir une œuvre d’art. Un meuble peut avoir des qualités esthétiques d’exception sans être une œuvre d’art. A l’opposé des courants artistiques du XXème siècle ont fuit le beau et pour autant produit ce qui est considéré comme de l’art. C’est l’intention que le créateur y met qui en fait de l’art. Marcel Duchamp a poussé la logique jusqu’à la provocation (et à prendre en tant que telle) en signant un urinoir afin d’en faire une œuvre d’art !

Classiquement, la question du beau, de l’esthétique et donc de ce qu’est une œuvre était très normée, normalisée. A un moment donné, tout le monde savait ce qui était beau, ce qui ne l’était pas. La personne qui sortait du cadre établi ne pouvait faire de belles choses et risquait même d’avoir des problèmes. Le consensus évoluait lentement.

Progressivement, on a distingué les artistes des artisans. Chacun avait à cœur de produire un chef d’œuvre. Mais les artistes ont cheminé vers l’indépendance vis à vis des commanditaires pour finalement produire par nécessité intérieure. A partir de là, il faut trouver des acheteurs après réalisation.

Pour parler directement, les deux parties vont s’accorder sur un juste prix mais aucune méthode ne permettra de dire avec certitude à quel niveau il se situe. Assumé ou non, l’artiste devient un vendeur et son œuvre une marchandise.

A l’époque actuelle, la valeur esthétique ne peut être jugée, ou de manière très relative. Comment comparer du dropping de Pollock et une toile de Salvador Dalí ? De l’Arte Povera et de l’expressionnisme ?

Plus de hiérarchie, tout est possible, plus de jugement de valeur, tout se vaut. Même si concrètement, certaines personnes ou œuvres sont vues supérieures ou inférieures.

Au final, nous sommes passés du jugement esthétique au jugement intellectuel.

Je vous recommande une lecture stimulante de Carole Talon-Hugon, « Valeur et esthétique, valeur marchande », Philosophique [Online], 7 | 2004, Online since 06 April 2012, connection on 20 December 2015. URL : http://philosophique.revues.org/84

La valeur économique des œuvres, le marché de l’art

La valeur économique, marchande de l’art devient l’étalon de l’appréciation. Et pas seulement pour les œuvres dont les records font la Une des journaux. Les artistes, voulant maintenant à la fois créer en toute liberté et « vivre de leur art », la valeur marchande devient cruciale.

Au moyen-âge l’artiste était un artisan comme les autres. Son travail était rémunéré en fonction du coût des matériaux (or, bleu azur), de l’expertise nécessaire et du volume de travail (nombre de personnages, superficie,…). Comme n’importe quel tailleur de pierre ou charpentier.

A la Renaissance, avec l’arrivée des académies, la situation change et les artistes se distinguent des artisans. Celle-ci dit ce qui a de la valeur ou pas et possède le monopole du marché. Les commanditaires sont assurés de la valeur et les artistes agréés sont assurés d’un débouché. La valeur artistique et la valeur marchande se rencontrent parfaitement.

En 1863, le Salon des refusés (à l’admission aux Beaux Arts) est une brèche qui fera voler en éclat l’académie et son monopole. Plus personne n’est détenteur de la norme. C’est l’apparition des marchands d’art qui vont mettre en valeur les artistes et faire circuler leurs œuvres. La liberté gagnée sur l’académisme a eu pour prix la servitude (volontaire) au marché.

Une société comme Artprice prospère (très bien, merci) en poussant la logique jusqu’au bout. Elle suit la cote des artistes (ventes aux enchères uniquement) sur le même principe qu’une plateforme de bourse standard et propose des services d’enchères en ligne. Les ventes de gré à gré ne rentrent pas dans cette catégorie.

Actuellement certains acteurs sont suffisamment puissants pour influencer (manipuler ?) le marché. Dans une bourse d’actions ou de matières premières c’est impossible ou tout du moins réprimé.

Le monde de l’art est souvent vu comme un marché mais pas réglementé comme tel. Le suivisme fait aussi son œuvre et l’antidote serait de suivre la singularité de ses goûts, de collectionner des œuvres par goût et non par appât du gain. Par conséquent, si Larry Gagosian ou François Pinault s’intéresse à un artiste, la cote de ce dernier s’envole. L’inverse fonctionne tout aussi bien !

Willy Bougard a créé le Kunst Kompass pour tenter de rationaliser (objectiver) l’évaluation de la valeur esthétique, la réduire à un indicateur chiffré. Pour un investisseur, pardon, un collectionneur, c’est plus facile que de lire des traités d’esthétique et il n’est pas même besoin de comprendre comment est construit le chiffre. Il suffit de l’utiliser tel quel. L’art comme produit dérivé, en somme…

Autre recommandation, de lecture difficile mais tout aussi stimulante : Annie Verger, L’art d’estimer l’art. Comment classer l’incomparable ? Actes de la recherche en sciences sociales Year 1987 Volume 66 Issue 1 pp. 105-121 http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1987_num_66_1_2364

La valeur marchande d’une œuvre n’est qu’une estimation dont les qualités de l’exécution, la valeur esthétique ne sont finalement pas très importantes. Il suffit qu’un tableau acquis aux puces soit authentifié comme autographe de Léonard de Vinci et sa valeur devient extraordinaire. Par la magie du tampon d’un expert, surtout s’il est érudit.

Le livre « Ceci n’est pas qu’un tableau » de Bernard Lahire est à ce titre passionnant.

Mais vous m’avez lu jusqu’au bout et je vous en remercie. Vous êtes courageux/courageuse et pourtant vous vous demandez toujours comment estimer si le prix est juste ou pas.

Je dirais que tant que l’œuvre est proposée à quelques dizaines ou centaines d’euros, le seul critère valable est votre goût. Il est très probable que vous ne fassiez jamais aucun gain. Au mieux, quand vous voudrez faire vivre votre collection, vous ne perdrez pas d’argent.

Dès que les euros commencent à se compter par milliers, il n’est pas inintéressant de regarder de plus près la cote de l’artiste. Mais attention, ce doit rester un critère secondaire, une vérification. Un choix purement « mainstream » peut se révéler financièrement désastreux 10 ou 20 ans plus tard si l’artiste est passé de mode.

Premièrement, formez votre goût, c’est passionnant !

One Comment

  • Etienne dit :

    Merci pour l’historique sur fond de réflexion personnelle. C’est très intéressant.
    Il y a des acteurs aujourd’hui comme Etienne Caveyrac de Active-Art qui tentent de redonner aux artistes les cartes nécessaires à la vente de leurs œuvres, pour ainsi dire de se ré approprier leur propre marché de l’art. Les connaissez-vous ? Qu’en pensez-vous ?
    Merci

Je veux m'exprimer

Pour voir la page complète, inscrivez-vous

C’est 100% GRATUIT

Je n’aime pas le spam, vos informations ne sont pas diffusées